Un nouveau site, pour mieux s'informer et pour participer ! Voici donc la nouvelle version du site de la loge l'Eau Vive : Plus complet, plus réactif et surtout, c'est vous qui allez maintenbant participer!
Accueil
Plan du site
Contact
Extranet
Espace personnel
En vous inscrivant librement sur l'espace privé, vous pourrez participer au site en rédigeant des commentaires.

Les blogs de l'Eau Vive arrivent !

Les blogs de l'Eau ViveC'est nouveau ! Les frères de la loge l'Eau Vive - enfin, ceux qui en ont le loisir et l'envie - vont bloguer ici-même. C'est le premier blog d'une d'une loge maçonnique permettant aux visiteurs de se faire une opinion non pas sur la franc-maçonnerie en général, mais sur les convictions de francs-maçons en particulier. Et c'est à vous de réagir en rédigeant vos propres commentaires !
Lire la suite

Les forums sont de retour !

Gros travail de mise à jour (nouveau programme, base de données incompatibles...) mais ça y est, les forums sont de retour dans une version de programme nouvelle. En espérant que tout fonctionne bien pour tout le monde !
Aller sur les forums
Lire la suite

L'Empire contre-attaque.

Il a suffi que le conflit avec la Géorgie montre que la Russie bougeait encore pour que se réveille en Europe la vieille hostilité anti-russe que l'on aurait vite fait de confondre avec l'anti-soviétisme. Peu importe que la Géorgie ait été l'agresseur, tout se passe comme si la Russie n'avait, depuis la chute de l'URSS, plus aucun droit à manifester sa puissance sur le plan international.
Lire la suite

La franc-maçonnerie : une passion française

Dans la vie des hommes comme dans celle des institutions, les anniversaires portent toujours la marque d’une certaine ambiguïté : faut-il s’y appesantir, avec nostalgie, sur le temps qui passe, ou y saisir l’occasion d’un nouvel essor ? Comment résoudre un tel dilemme lorsqu’il s’agit, par surcroît, d’un 275è anniversaire ? Texte de Roger DACHEZ Président de l’Institut maçonnique de France (extrait de « Les plus belles pages de la Franc-maçonnerie francaise-éditions Dervy-Avril 2003)

1728, un premier pas symbolique

C’est dans le Mémoire historique sur la Maçonnerie, parue dans le supplément de l’Encyclopédie de 1773, sous la plume de l’astronome Jérôme Lalande, lui-même initié vers 1765, qu’on trouve le premier témoignage sur les débuts de la maçonnerie à Paris : « Vers l’année 1725, Milord Dervent-Waters, le Chevalier Maskelyne, d’Herguerty, & quelques autres Anglois établirent une L? à Paris, rue des Boucheries, chez Huré, Traiteur Anglois, à la manière des sociétés angloises ; en moins de dix ans, la réputation de cette L? attira cinq ou six cens Frères à la Maçonnerie, & fit établir d’autres loges ; […] » Une tradition veut que Charles Radcliffe, comte de Derwentwater, ait le premier rempli les fonctions – sinon porté le titre – de grand maître en France. Il fut au moins le fondateur de la loge de la rue des Boucheries, dite Saint-Thomas (peut-être par référence à Thomas Beckett), avec deux autres aventuriers du stuartisme : Jacques-Hector Mac Leane, baronet écossais, que l’on retrouvera lui aussi comme grand maître un peu plus tard, et Dominique O’Heguerty, irlandais de naissance. Cette première loge, qui plus tard sera dite parfois « du grand maître », fut-elle bien à l’origine de celle connue, elle aussi, sous le nom de Saint Thomas (pour les spécialistes, Saint Thomas II), se réunissant toujours rue des Boucheries, à l’enseigne Au Louis d’Argent ? Un doute subsiste, mais cette dernière recevra des patentes officielles de la Grande Loge de Londres en 1732, peut-être parce que, précisément, elle n’était plus alors dans la ligne politique des fondateurs jacobites. Si le nombre des Français est encore si restreint à cette date, c’est qu’il est fort probable que leur entrée dans les loges était alors toute récente. D’origine anglaise mais pourvue de fondateurs tous stuartistes, donc peu enclins à reconnaître l’autorité de la Grande Loge de Londres, la maçonnerie en France naissait sous de singuliers auspices. Le plus ancien grand maître qu’on lui prête ne fait qu’ajouter à cette singularité. C’est le Duc de Wharton à qui un manuscrit de 1735 accorde ce titre. Conservé aujourd’hui à la Bibliothèque nationale de France, ce texte est la première traduction des « Obligations d’un Franc-Maçon » contenues dans les Constitutions de 1723. Sous le titre général « Devoirs enjoints aux maçons libres », il reprend fidèlement les prescriptions andersoniennes. Publié « avec l’agrément de la Grande Loge à la grande assemblée tenue le 27 Xbre [décembre] 1735 » par « le présent grand-maître Jacques Hector Macleane », le document porte en titre la mention suivante : « Règlements généraux, modelés sur ceux donnés par le très haut et très puissant prince Philippe, Duc de Warthon [sic], grand-maître des Loges du royaume de France. » Mac Leane, pionnier de la maçonnerie parisienne que nous n’avons aucune raison de ne pas croire, ne précise cependant pas à quelle date Philippe de Wharton aurait exercé cette fonction. Nous savons pourtant qu’après avoir connu une courte grande maîtrise, mouvementée de surcroît, en Angleterre, en 1723, dédicataire des Constitutions publiées la même année et figurant à ce titre sur le fameux frontispice de leur première édition, Philippe de Wharton, personnage fantasque et imprévisible, jacobite déguisé en partisan des Hanovres, avait finalement dû s’exiler en 1725. Il terminera tragiquement sa vie en Espagne en 1731, accomplissant un destin contrasté. Or, c’est en 1728 que Wharton passe en France, s’efforçant à nouveau de nouer, mais en vain, des contacts politiques avec Londres. Ancien grand maître anglais, il aurait ainsi été reconnu en France comme le premier grand maître des maçons dans le royaume. Cela signifiait donc que les maçons en France, bien que paradoxalement britanniques pour la plupart d’entre eux, ne se considéraient déjà plus comme soumis à la jeune Grande Loge de Londres. Il n’y eut jamais, contrairement à une légende tenace, de « Grande Loge anglaise de France ». C’est donc à cette année 1728, période présumée de la grande maîtrise de Wharton à Paris, assumée par la tradition maçonnique, que l’on doit faire remonter la naissance de la maçonnerie française. Lorsqu’en 1738, dans la deuxième édition des Constitutions, James Anderson, leur éditeur et principal auteur, constatera que différentes grandes loges européennes, dont celle de France, « assument leur indépendance » (« affecting independency »), peut-être n’ignorait-il pas, non sans quelque amertume, que cette dernière le devait à un grand maître auquel il avait lui-même remis, en 1723, les Constitutions de la « première Grande Loge du Monde »…

De la divulgation au Discours

Menant une vie fort discrète pendant une dizaine d’années, la maçonnerie française ne fit cependant parler d’elle qu’en 1737, à cause de la divulgation bruyante de ses rituels et de ses cérémonies orchestrée par le Lieutenant de Police de Paris, René Hérault. Soucieux de prévenir les progrès de cette société d’origine britannique, donc suspecte, en dévoilant ses secrets pour mieux la ridiculiser, Hérault, si l’on en croit les Amusement littéraires de novembre 1737, avait eu recours aux offices d’une demoiselle Carton, fille de l’Opéra aux mœurs légères, familière de ses services : « Il se présenta fort à propos pour elle un Franc-Maçon qui lui demanda ses bonnes grâces. Elle lui demanda à son tour en quoi consistaient les mystères de son ordre. Il se défendit longtemps de la satisfaire sur ce point-là, elle se défendit de même de le satisfaire sur l’autre […] » C’est ainsi qu’à son corps défendant, si l’on nous permet cette expression, la maçonnerie livrait au public tous ses mystères. La consternation s’abattit parmi les frères. Leur correspondance en témoigne, comme cette lettre du Président du Rocheret au Chevalier de Raucour, en janvier 1738 : « Oh ! quel scandale ! très vénérable Frère ; quelle horreur ! quelle profanation ! Les Frères sont sifflés, hués, chansonnés et j’apprends du Parnasse qu’on va porter nos mystères sur le théâtre. Puisse le misérable farceur qui l’entreprendra être écrasé, pulvérisé, anéanti, lui et l’auteur d’une si lâche défection. La même fureur jalouse a gagné la province ; notre ville [Epernay] est inondée de copies de la relation [la divulgation d’Hérault]. Le peuple, se prenant la main en portant le pouce aux jointures, ne se salue plus que par cette formule : Bonjour, Monsieur Jackin ; Serviteur, Monsieur Bouesse. Une dame vient de baptiser de ces deux noms un chien et une chienne qui lui sont nés. Mais ces prétendues insultes, qui ne retombent que sur ceux qui les font, me toucheraient peu, si une partie de nos cérémonies n’était révélée […] » On comprend que devant ce tumulte, alors même que la Gazette de Hollande imprimait en janvier 1738, pour la répandre dans toute l’Europe, La Réception d’un frey-maçon, Derwenwater ait « beaucoup déclamé contre les français et protesté que c’était contre son sentiment qu’on les avait admis. » Le sort en était pourtant jeté, et la maçonnerie française placée contre son gré sous le regard du public n’allait plus quitter la scène, assumant au fil des ans une singularité marquée. Sa contribution ne se limitait pourtant pas aux révélations obtenues au cours d’entrevues galantes car dès 1736, avec son fameux Discours, Ramsay inaugurait une tradition littéraire que la maçonnerie française n’a cessé d’enrichir depuis près de trois siècles. Il y attribue déjà à la maçonnerie la mission de répandre la philanthropie, une discrétion inviolable, le goût des beaux-arts et les devoirs de l’humanité. Ce programme, plus moral et vertueux que proprement intellectuel, et nullement politique ou social, sera longtemps celui de la maçonnerie française.

Fille aînée de la maçonnerie et Eglise de République

Vers la fin du XVIIIè siècle, la maçonnerie française possédait un bilan assez brillant. Elle avait attiré diverses classes de la société, bénéficié de la protection des princes, lassé la police et convaincu le pouvoir royal de la laisser se développer. On y parlait de vertu, on y célébrait les beaux-arts et l’on y pratiquait largement la bienfaisance. Ce style propre à la « Fille aînée de la maçonnerie » s’était du reste largement imposé comme un modèle dans toute l’Europe, bien plus sans doute que celui de l’Angleterre qui demeurait pourtant la mère patrie de la maçonnerie. A l’image de son siècle, la maçonnerie fit, en France, autant de place aux Lumières qu’aux Illuminés. Cette dualité est réelle et nullement surprenante. Sans doute quelques encyclopédistes se trouvèrent-ils dans ses rangs mais fort peu, et pas les plus grands. L’initiation de Voltaire, sur les instances de Benjamin Franklin, par la très atypique loge des Neuf Sœurs, événement mondain souvent évoqué qui mit l’émoi dans Paris en avril 1778, ne doit pas faire illusion : c’était le culte de Voltaire qu’on célébrait ainsi, mais la cérémonie passablement écourtée qu’on lui avait réservée ne doit pas faire oublier l’ironie mordante qu’il avait déployée en maintes circonstances à propos de la maçonnerie, dérivée selon lui « des cornards de Normandie ». Du reste, il mourut quelques semaines plus tard sans plus jamais s’en être soucié. A l’inverse, la maçonnerie, notamment dans ses hauts grades, a accueilli toutes sortes de spéculations, tirées d’un vieux fond ésotérique, hermétiste et mystique qui trouvait un terrain nouveau pour s’épanouir sans risque. C’est dans ce cadre que la multiplicité des grades maçonniques, souvent déroutante pour les profanes, prenait tout son sens. Les cérémonies symboliques auxquelles ils donnaient lieu, les textes et les légendes qu’on lisait à cette occasion, renforçaient pour les membres l’impression d’appartenir à un monde privilégié, libre et différent. Eglise sans doctrine, liturgie sans sacrement, la maçonnerie a été l’un des lieux les plus révélateurs de l’extraordinaire diversité des intérêts et des opinions à la fin de l’Ancien Régime. La terrible parenthèse de la Révolution, que la maçonnerie fut accusée par certains d’avoir préparée, en fut un douloureux révélateur. Dans les diverses assemblées où ils furent présents, les maçons de tous les ordres s’opposèrent souvent et défendirent leurs droits et leurs privilèges de classe, bien plus qu’un programme politique visant à l’établissement de quelque démocratie universelle. Le « centre de l’union » était peut-être dans leurs cœurs, mais pas encore dans leurs intérêts politiques et financiers. Si l’on invoque une simple influence intellectuelle, on peut compter assurément de nombreux maçons dans les rangs des révolutionnaires, car ces derniers provenaient souvent des mêmes couches sociales, de la bourgeoisie et du négoce, que celles largement représentées dans les loges. Cependant, si des maçons contribuèrent à diffuser les idées nouvelles, c’est surtout dans les clubs, les sociétés littéraires et les cabinets de lecture qu’ils en trouvèrent les moyens, bien plus que dans les loges avec lesquelles il ne faut pas les confondre. Dans ces dernières, il y eut aussi des modérés, des monarchiens, et des adversaires de la Révolution. Sous le Consulat, le bruit courra même que les loges étaient des repaires de royalistes. En 1794, l’Ordre maçonnique est en sommeil tandis que le pays ploie sous la Terreur : un tel climat ne pouvait lui être favorable. Quand vint le temps du Consulat de l’Empire, à un nouveau siècle s’associèrent pour elle de nouveau défis, singulièrement dans le domaine politique et religieux. Dans les choix qu’elle fit alors, la maçonnerie française, en dépit des apparences, continua de se conformer aux principes que lui avaient légués ses fondateurs anglais. Quoiqu’on puisse en penser, la maçonnerie moderne était bien née en Angleterre au moment où s’établissait dans ce pays une monarchie parlementaire fondée sur le libéralisme politique et la tolérance. La maçonnerie, à travers ses destins historiques variés, en France et en Italie notamment, entretiendra toujours avec l’ordre politique une relation particulière et complexe mais constamment marquée par le rejet de tous les despotismes. Depuis cette époque, en effet, on peut observer que, partout où s’installe la dictature ou le totalitarisme, la maçonnerie n’a pas droit de cité. Il en va de même sur le plan religieux. Il est évidemment révélateur que les deux principaux auteurs des Constitutions, Jean-Théophile Désaguliers et James Anderson, aient appartenu à des confessions qui s’étaient durement affrontées dans le passé, bien que toutes deux fussent issues de la Réforme. On doit ici rappeler le texte fondamental qu’est le Titre Ier des Obligations de 1723, « Concernant Dieu et la Religion ». S’il a depuis lors fait couler beaucoup d’encre, chacun s’efforçant de l’accorder à ses propres convictions, son sens paraît assez clair si on le replace dans son contexte. On peut sans aucun doute discuter longuement des limites de « cette religion sur laquelle tous les hommes sont d’accord », mais les bouddhistes et les musulmans ne se pressaient guère à Londres à cette époque ! En revanche, on sait que les juifs furent admis dans les loges très tôt. Finalement, s’il paraît clair que « les confessions ou dénominations qui aident à les distinguer » désignent avant tout les multiples églises chrétiennes qui se côtoyaient alors en Angleterre, il est peu douteux que la plus grande tolérance religieuse est ici prêchée. Quant aux « athées stupides et aux libertins irréligieux », leur exclusion, du reste très modérément exprimée, est une concession naturelle à une époque où l’appartenance à une communauté ecclésiale faisait partie intégrante de l’identité sociale. Cette orientation première, initialement très liée à la situation religieuse de l’Angleterre, marquera durablement l’esprit de toute la maçonnerie même lorsque, quelques années plus tard, elle franchira la Manche pour s’épanouir dans la France catholique. Conservé aujourd’hui à la Bibliothèque nationale de France, sous le titre général « Devoirs enjoints aux maçons libres », première traduction française des « Obligations d’un Franc-Maçon » contenues dans les Constitutions de 1723, reprend notamment les prescriptions andersoniennes « En ce qui regarde Dieu et la Religion ». En France, notons que le passage d’Anderson relatif « à cette religion sur laquelle tous les hommes sont d’accord » devient ici « la religion dont tout chrétien convient », ce qui se conçoit sans peine dans un pays où les Juifs ne possédaient aucun statut civil. Plus loin cependant, « En ce qui regarde le Gouvernement civil », on retrouve le passage indiquant que « si un frere etoit rebelle à l’Etat […] quoique la fraternité doive desavouer sa rebellion, on ne peut cependant l’exclure de la Loge ». Quoique jacobite, Mac Leane, le grand maître signataire de ce document daté du « 27 Xbre [décembre] 1735 », conservait scrupuleusement les conceptions maçonniques d’Anderson qui marquèrent donc sans discussion possible la première maçonnerie française. En 1801, au terme d’une longue négociation, le Concordat conclu par le gouvernement de Bonaparte avec l’Eglise catholique, mit fin à près de dix années de guerre religieuse larvée. Une situation nouvelle se créait : l’Eglise, en échange d’un soutien sans faille à l’autorité du Premier Consul – et bientôt à la dignité de l’Empereur – devenait spirituellement libre. Pourvu que le Catéchisme impérial recommandât aux fidèles le respect du gouvernement comme un devoir religieux, l’Eglise pouvait, dans le domaine théologique et moral, tout enseigner. Pour la première fois, les libertés de l’Eglise gallicane étant révolues, les francs-maçons catholiques pouvaient se considérer comme effectivement excommuniés, les bulles papales publiées depuis 1738 se voyant désormais conférer en France une autorité que les institutions de l’Ancien Régime, paradoxalement, leur avaient toujours refusée. Aucune conséquence sensible n’en résulta dans l’immédiat, et le gouvernement impérial n’accepta jamais d’instrumenter contre les loges quand de rares évêques le lui demandèrent. En revanche, on peut comprendre que l’anticléricalisme et l’éloignement à l’égard de l’Eglise se soient manifestés de plus en plus nettement au sein de la maçonnerie française dès cette époque. En outre, le libéralisme politique allant le plus souvent de pair avec le libéralisme religieux – plus encore du fait du ralliement objectif de l’Eglise à l’Empire -, on peut aussi comprendre que la transformation intellectuelle de la maçonnerie vers l’hostilité déclarée au catholicisme autant qu’à l’Etat autoritaire, d’abord très discrète, ait commencé à s’opérer, presque mécaniquement, sous la pesante tutelle du gouvernement impérial. Cette tendance, amorcée sous l’Empire, va s’accroître surtout après la mort de Louis XVIII, à mesure que le pouvoir évoluera vers un absolutisme archaïque doublé d’un catholicisme intransigeant. Dans une France où désormais plus rien ne peut être comme avant, la mutation libérale – et bientôt politique – de la maçonnerie s’annonce ainsi dès le début de la Restauration. Le marquis de La Fayette n’est-il pas à lui seul emblématique de cette diversité – et de ces contradictions ? Tour à tour ami des Philosophes et des Insurgents américains, libéral partisan de la Constitution de 1791, il n’échappe à la Terreur que parce qu’il est fait prisonnier par les Autrichiens puis, retiré pendant l’Empire, sous la Restauration il fréquente une société secrète politique anti-monarchiste, la Charbonnerie. Près de quarante ans après ses premiers exploits, adulé par les loges, il détournera pourtant la révolution de 1830 en donnant à la France un « roi citoyen » : Louis-Philippe, fils du premier grand maître du Grand Orient. En 1845, présentant la maçonnerie, Bègue-Clavel la décrit comme libérale et « progressive ». Beaucoup d’encre a coulé sur le sens de ce vocable prudent – euphémisme pour ne pas dire « progressiste » ? – mais l’orientation qu’il suggère est très claire. Du reste, le personnel des loges se renouvelle lui aussi : aux bourgeois viennent se joindre en plus grand nombre – et dans certaines loges se substituer – des hommes issus de couches plus populaires, d’humbles fonctionnaires, de petits artisans et aussi des ouvriers « éclairés ». Dès le début des années 1840, les doctrines phalanstériennes de Fourier et diverses expressions du socialisme utopique – dans une inspiration plus ou moins saint-simonienne – retiennent l’attention de quelques loges qui y voient l’accomplissement d’un idéal maçonnique. Au crépuscule du Second Empire qui, comme le Premier, ne l’avait tolérée qu’en l’anesthésiant, la maçonnerie française était prête à assumer son rôle « d’Eglise de la République » et à descendre résolument dans l’arène politique et sociale. Elle allait y connaître, d’un certain point de vue, ses plus grandes heures ; ses plus grandes épreuves aussi. Plus que jamais à l’unisson des débats de son temps, elle donnera ainsi aux femmes toute leur place, après avoir vaincu quelques résistances en sein, reconnaissons-le, créant à la fin du XIXè siècle une maçonnerie mixte, avant que les loges d’adoption, établies aux XVIIIè siècle puis éteintes un siècle plus tard, ne renaissent dans les années 1900, ancêtres d’une maçonnerie féminine qui sera désormais clairement ancrée dans le paysage maçonnique français. Définitivement entrée dans la politique active lors du sanglant épisode de la Commune la maçonnerie, pendant au moins trois décennies, jusqu’à la loi de séparation de l’Eglise et de l’Etat dont elle fut l’âme avec le ministère d’Emile Combes, maçon depuis 1869, va surtout apparaître – et se considérer elle-même avant toute chose – comme l’un des bastions avancés de la lutte républicaine et laïque. Au cours des années 1920 et 1930, forte de 50 000 membres environ, elle occupe dans l’appareil politique une place majeure. Toute son énergie, ou presque, est dirigée vers l’action sociale. Contre les ligues fascistes, contre les ennemis de la République, contre une Eglise catholique fortement liée, notamment par sa haute hiérarchie, aux diverses composantes de la droite et de l’extrême-droite, la maçonnerie mène le combat, jusqu’à s’y enliser parfois. A la fois connue et méconnue, la maçonnerie française ne pourra éviter que se diffuse d’elle une image déformée, apparaissant aux yeux de beaucoup de citoyens sans a priori comme une sorte de réseau secret, d’Etat dans l’Etat : l’antimaçonnisme le plus délirant – souvent fortement teinté d’antisémitisme – se nourrira de cette équivoque. En 1937, dans sa Lettre ouverte au Souverain Pontife, prêchant l’apaisement et la réconciliation, l’historien et maçon Albert Lantoine laissait entendre que si la République venait à s’écrouler, la maçonnerie serait dans ses décombres. En juin 1940, avec la défaite de la France, la prophétie de Lantoine se réalise. A Vichy et autour de Pétain les milieux les plus virulents de l’antimaçonnisme français parviennent au pouvoir. Abattue au faîte de sa puissance, la maçonnerie française, tout au long de son histoire, n’avait jamais connu un tel déchaînement de haine et de violence. A l’heure de la Libération, les frères et les sœurs, leurs archives détruites, leurs collections pillées, leurs temples dévastés, prirent conscience que tout, ou presque, était à reconstruire

Fille aînée de la maçonnerie et Eglise de République

Vers la fin du XVIIIè siècle, la maçonnerie française possédait un bilan assez brillant. Elle avait attiré diverses classes de la société, bénéficié de la protection des princes, lassé la police et convaincu le pouvoir royal de la laisser se développer. On y parlait de vertu, on y célébrait les beaux-arts et l’on y pratiquait largement la bienfaisance. Ce style propre à la « Fille aînée de la maçonnerie » s’était du reste largement imposé comme un modèle dans toute l’Europe, bien plus sans doute que celui de l’Angleterre qui demeurait pourtant la mère patrie de la maçonnerie. A l’image de son siècle, la maçonnerie fit, en France, autant de place aux Lumières qu’aux Illuminés. Cette dualité est réelle et nullement surprenante. Sans doute quelques encyclopédistes se trouvèrent-ils dans ses rangs mais fort peu, et pas les plus grands. L’initiation de Voltaire, sur les instances de Benjamin Franklin, par la très atypique loge des Neuf Sœurs, événement mondain souvent évoqué qui mit l’émoi dans Paris en avril 1778, ne doit pas faire illusion : c’était le culte de Voltaire qu’on célébrait ainsi, mais la cérémonie passablement écourtée qu’on lui avait réservée ne doit pas faire oublier l’ironie mordante qu’il avait déployée en maintes circonstances à propos de la maçonnerie, dérivée selon lui « des cornards de Normandie ». Du reste, il mourut quelques semaines plus tard sans plus jamais s’en être soucié. A l’inverse, la maçonnerie, notamment dans ses hauts grades, a accueilli toutes sortes de spéculations, tirées d’un vieux fond ésotérique, hermétiste et mystique qui trouvait un terrain nouveau pour s’épanouir sans risque. C’est dans ce cadre que la multiplicité des grades maçonniques, souvent déroutante pour les profanes, prenait tout son sens. Les cérémonies symboliques auxquelles ils donnaient lieu, les textes et les légendes qu’on lisait à cette occasion, renforçaient pour les membres l’impression d’appartenir à un monde privilégié, libre et différent. Eglise sans doctrine, liturgie sans sacrement, la maçonnerie a été l’un des lieux les plus révélateurs de l’extraordinaire diversité des intérêts et des opinions à la fin de l’Ancien Régime. La terrible parenthèse de la Révolution, que la maçonnerie fut accusée par certains d’avoir préparée, en fut un douloureux révélateur. Dans les diverses assemblées où ils furent présents, les maçons de tous les ordres s’opposèrent souvent et défendirent leurs droits et leurs privilèges de classe, bien plus qu’un programme politique visant à l’établissement de quelque démocratie universelle. Le « centre de l’union » était peut-être dans leurs cœurs, mais pas encore dans leurs intérêts politiques et financiers. Si l’on invoque une simple influence intellectuelle, on peut compter assurément de nombreux maçons dans les rangs des révolutionnaires, car ces derniers provenaient souvent des mêmes couches sociales, de la bourgeoisie et du négoce, que celles largement représentées dans les loges. Cependant, si des maçons contribuèrent à diffuser les idées nouvelles, c’est surtout dans les clubs, les sociétés littéraires et les cabinets de lecture qu’ils en trouvèrent les moyens, bien plus que dans les loges avec lesquelles il ne faut pas les confondre. Dans ces dernières, il y eut aussi des modérés, des monarchiens, et des adversaires de la Révolution. Sous le Consulat, le bruit courra même que les loges étaient des repaires de royalistes. En 1794, l’Ordre maçonnique est en sommeil tandis que le pays ploie sous la Terreur : un tel climat ne pouvait lui être favorable.

A l'unisson des débats du temps

Quand vint le temps du Consulat de l’Empire, à un nouveau siècle s’associèrent pour elle de nouveau défis, singulièrement dans le domaine politique et religieux. Dans les choix qu’elle fit alors, la maçonnerie française, en dépit des apparences, continua de se conformer aux principes que lui avaient légués ses fondateurs anglais. Quoiqu’on puisse en penser, la maçonnerie moderne était bien née en Angleterre au moment où s’établissait dans ce pays une monarchie parlementaire fondée sur le libéralisme politique et la tolérance. La maçonnerie, à travers ses destins historiques variés, en France et en Italie notamment, entretiendra toujours avec l’ordre politique une relation particulière et complexe mais constamment marquée par le rejet de tous les despotismes. Depuis cette époque, en effet, on peut observer que, partout où s’installe la dictature ou le totalitarisme, la maçonnerie n’a pas droit de cité. Il en va de même sur le plan religieux. Il est évidemment révélateur que les deux principaux auteurs des Constitutions, Jean-Théophile Désaguliers et James Anderson, aient appartenu à des confessions qui s’étaient durement affrontées dans le passé, bien que toutes deux fussent issues de la Réforme. On doit ici rappeler le texte fondamental qu’est le Titre Ier des Obligations de 1723, « Concernant Dieu et la Religion ». S’il a depuis lors fait couler beaucoup d’encre, chacun s’efforçant de l’accorder à ses propres convictions, son sens paraît assez clair si on le replace dans son contexte. On peut sans aucun doute discuter longuement des limites de « cette religion sur laquelle tous les hommes sont d’accord », mais les bouddhistes et les musulmans ne se pressaient guère à Londres à cette époque ! En revanche, on sait que les juifs furent admis dans les loges très tôt. Finalement, s’il paraît clair que « les confessions ou dénominations qui aident à les distinguer » désignent avant tout les multiples églises chrétiennes qui se côtoyaient alors en Angleterre, il est peu douteux que la plus grande tolérance religieuse est ici prêchée. Quant aux « athées stupides et aux libertins irréligieux », leur exclusion, du reste très modérément exprimée, est une concession naturelle à une époque où l’appartenance à une communauté ecclésiale faisait partie intégrante de l’identité sociale. Cette orientation première, initialement très liée à la situation religieuse de l’Angleterre, marquera durablement l’esprit de toute la maçonnerie même lorsque, quelques années plus tard, elle franchira la Manche pour s’épanouir dans la France catholique. Conservé aujourd’hui à la Bibliothèque nationale de France, sous le titre général « Devoirs enjoints aux maçons libres », première traduction française des « Obligations d’un Franc-Maçon » contenues dans les Constitutions de 1723, reprend notamment les prescriptions andersoniennes « En ce qui regarde Dieu et la Religion ». En France, notons que le passage d’Anderson relatif « à cette religion sur laquelle tous les hommes sont d’accord » devient ici « la religion dont tout chrétien convient », ce qui se conçoit sans peine dans un pays où les Juifs ne possédaient aucun statut civil. Plus loin cependant, « En ce qui regarde le Gouvernement civil », on retrouve le passage indiquant que « si un frere etoit rebelle à l’Etat […] quoique la fraternité doive desavouer sa rebellion, on ne peut cependant l’exclure de la Loge ». Quoique jacobite, Mac Leane, le grand maître signataire de ce document daté du « 27 Xbre [décembre] 1735 », conservait scrupuleusement les conceptions maçonniques d’Anderson qui marquèrent donc sans discussion possible la première maçonnerie française. En 1801, au terme d’une longue négociation, le Concordat conclu par le gouvernement de Bonaparte avec l’Eglise catholique, mit fin à près de dix années de guerre religieuse larvée. Une situation nouvelle se créait : l’Eglise, en échange d’un soutien sans faille à l’autorité du Premier Consul – et bientôt à la dignité de l’Empereur – devenait spirituellement libre. Pourvu que le Catéchisme impérial recommandât aux fidèles le respect du gouvernement comme un devoir religieux, l’Eglise pouvait, dans le domaine théologique et moral, tout enseigner. Pour la première fois, les libertés de l’Eglise gallicane étant révolues, les francs-maçons catholiques pouvaient se considérer comme effectivement excommuniés, les bulles papales publiées depuis 1738 se voyant désormais conférer en France une autorité que les institutions de l’Ancien Régime, paradoxalement, leur avaient toujours refusée. Aucune conséquence sensible n’en résulta dans l’immédiat, et le gouvernement impérial n’accepta jamais d’instrumenter contre les loges quand de rares évêques le lui demandèrent. En revanche, on peut comprendre que l’anticléricalisme et l’éloignement à l’égard de l’Eglise se soient manifestés de plus en plus nettement au sein de la maçonnerie française dès cette époque. En outre, le libéralisme politique allant le plus souvent de pair avec le libéralisme religieux – plus encore du fait du ralliement objectif de l’Eglise à l’Empire -, on peut aussi comprendre que la transformation intellectuelle de la maçonnerie vers l’hostilité déclarée au catholicisme autant qu’à l’Etat autoritaire, d’abord très discrète, ait commencé à s’opérer, presque mécaniquement, sous la pesante tutelle du gouvernement impérial. Cette tendance, amorcée sous l’Empire, va s’accroître surtout après la mort de Louis XVIII, à mesure que le pouvoir évoluera vers un absolutisme archaïque doublé d’un catholicisme intransigeant. Dans une France où désormais plus rien ne peut être comme avant, la mutation libérale – et bientôt politique – de la maçonnerie s’annonce ainsi dès le début de la Restauration. Le marquis de La Fayette n’est-il pas à lui seul emblématique de cette diversité – et de ces contradictions ? Tour à tour ami des Philosophes et des Insurgents américains, libéral partisan de la Constitution de 1791, il n’échappe à la Terreur que parce qu’il est fait prisonnier par les Autrichiens puis, retiré pendant l’Empire, sous la Restauration il fréquente une société secrète politique anti-monarchiste, la Charbonnerie. Près de quarante ans après ses premiers exploits, adulé par les loges, il détournera pourtant la révolution de 1830 en donnant à la France un « roi citoyen » : Louis-Philippe, fils du premier grand maître du Grand Orient. En 1845, présentant la maçonnerie, Bègue-Clavel la décrit comme libérale et « progressive ». Beaucoup d’encre a coulé sur le sens de ce vocable prudent – euphémisme pour ne pas dire « progressiste » ? – mais l’orientation qu’il suggère est très claire. Du reste, le personnel des loges se renouvelle lui aussi : aux bourgeois viennent se joindre en plus grand nombre – et dans certaines loges se substituer – des hommes issus de couches plus populaires, d’humbles fonctionnaires, de petits artisans et aussi des ouvriers « éclairés ». Dès le début des années 1840, les doctrines phalanstériennes de Fourier et diverses expressions du socialisme utopique – dans une inspiration plus ou moins saint-simonienne – retiennent l’attention de quelques loges qui y voient l’accomplissement d’un idéal maçonnique. Au crépuscule du Second Empire qui, comme le Premier, ne l’avait tolérée qu’en l’anesthésiant, la maçonnerie française était prête à assumer son rôle « d’Eglise de la République » et à descendre résolument dans l’arène politique et sociale. Elle allait y connaître, d’un certain point de vue, ses plus grandes heures ; ses plus grandes épreuves aussi. Plus que jamais à l’unisson des débats de son temps, elle donnera ainsi aux femmes toute leur place, après avoir vaincu quelques résistances en sein, reconnaissons-le, créant à la fin du XIXè siècle une maçonnerie mixte, avant que les loges d’adoption, établies aux XVIIIè siècle puis éteintes un siècle plus tard, ne renaissent dans les années 1900, ancêtres d’une maçonnerie féminine qui sera désormais clairement ancrée dans le paysage maçonnique français. Définitivement entrée dans la politique active lors du sanglant épisode de la Commune la maçonnerie, pendant au moins trois décennies, jusqu’à la loi de séparation de l’Eglise et de l’Etat dont elle fut l’âme avec le ministère d’Emile Combes, maçon depuis 1869, va surtout apparaître – et se considérer elle-même avant toute chose – comme l’un des bastions avancés de la lutte républicaine et laïque. Au cours des années 1920 et 1930, forte de 50 000 membres environ, elle occupe dans l’appareil politique une place majeure. Toute son énergie, ou presque, est dirigée vers l’action sociale. Contre les ligues fascistes, contre les ennemis de la République, contre une Eglise catholique fortement liée, notamment par sa haute hiérarchie, aux diverses composantes de la droite et de l’extrême-droite, la maçonnerie mène le combat, jusqu’à s’y enliser parfois. A la fois connue et méconnue, la maçonnerie française ne pourra éviter que se diffuse d’elle une image déformée, apparaissant aux yeux de beaucoup de citoyens sans a priori comme une sorte de réseau secret, d’Etat dans l’Etat : l’antimaçonnisme le plus délirant – souvent fortement teinté d’antisémitisme – se nourrira de cette équivoque. En 1937, dans sa Lettre ouverte au Souverain Pontife, prêchant l’apaisement et la réconciliation, l’historien et maçon Albert Lantoine laissait entendre que si la République venait à s’écrouler, la maçonnerie serait dans ses décombres. En juin 1940, avec la défaite de la France, la prophétie de Lantoine se réalise. A Vichy et autour de Pétain les milieux les plus virulents de l’antimaçonnisme français parviennent au pouvoir. Abattue au faîte de sa puissance, la maçonnerie française, tout au long de son histoire, n’avait jamais connu un tel déchaînement de haine et de violence. A l’heure de la Libération, les frères et les sœurs, leurs archives détruites, leurs collections pillées, leurs temples dévastés, prirent conscience que tout, ou presque, était à reconstruire

Un monde de valeurs

La maçonnerie pouvait, à bon droit, s’interroger sur l’hostilité quelle n’avait cessée de rencontrer de la part de nombreux milieux politiques ou religieux. N’avait-elle pas, dès son premier essor, proclamé dans ses Constitutions sa volonté d’être le « centre de l’union », « laissant à chacun ses propres opinions » et rappelant qu’un maçon est « un paisible sujet vis-à-vis des pouvoirs civils » ? N’avait-elle pas été, au long d’histoire riche en événements et en épreuves, remarquablement constante dans cette voie ? Au XIXè siècle un grand poète romantique, Lamartine, dans une longue lettre écrite en septembre 1848, avait du reste tracé de l’institution maçonnique – dont il ne fut jamais membre – un portrait certes idéalisé mais dans lequel beaucoup de maçons, sans doute, voulurent alors se reconnaître : « Vous n’êtes, selon moi, que les grands éclectiques du monde moderne ; vous prenez dans tous les temps, dans tous les pays, dans tous les systèmes, dans toutes les philosophies, les principes évidents, éternels et immuables de la morale et vous en faites le dogme infaillible et unanime de la fraternité. Vous écartez tout ce qui divise les esprits, vous professez tout ce qui unit les cœurs, vous êtes les fabricateurs de la concorde. Vous jetez avec vos truelles le ciment de la vertu dans les fondements de la société. » A travers les siècles, les révolutions et les conflits, la maçonnerie française n’a sans doute jamais cessé de vouloir faire vivre ces valeurs.

Une culture maçonnique française

Née d’une fondation anglaise dont elle s’est affranchie très vite, la maçonnerie française a su développer une identité originale et multiple. « Religion avortée » selon la formule de Lagrange , attachée à des rites et des symboles plongeant dans un ésotérisme parfois déroutant, elle a aussi, et dans un même mouvement, fait place à l’esprit des Lumières en pratiquant les vertus du discours et de la raison critique. Elle s’est enfin voulue une puissance morale, ce qui l’a conduite à exprimer des conceptions civiques et parfois politiques. Forgée en un temps où le paradigme newtonien, dynamique et gouverné par des lois universelles, se substituait à celui d’Aristote, statique et structuré par des causes subtiles et des forces impénétrables, elle s’insère d’une façon chronologiquement parfaite dans la crise de la conscience européenne dont elle fut peut-être l’un des signes à défaut d’en avoir été l’une des causes. Elle en a aussi recueilli toutes les intuitions et toutes les ambiguïtés. Si la maçonnerie anglaise semble s’être éloignée dès le tournant des années 1750 de cette inspiration première, la maçonnerie française en a été profondément et durablement marquée, d’où une complexité de nature dont certains disent qu’elle est sa richesse quand d’autres pensent qu’elle est son point faible. Refusant d’être unidimensionnelle, la maçonnerie française, à travers les puissants contrastes de son histoire, ne se conforme à aucune des caricatures réductrices qu’on a pu en tracer, mais elle paraît pourtant bien suivre une ligne directrice. S’il fallait se résoudre à la qualifier d’un mot, on risquerait celui d’humanisme, sans doute en raison même de ses multiples résonances. De l’humanisme d’Erasme, qui n’est que le désir de réintégrer la culture et la raison dans la foi – mais que la Renaissance néo-platonicienne et ésotérisante de Florence ne récuse pas –, à l’humanisme laïc qui servira presque de bannière à la maçonnerie française vers la fin du XIXe siècle, un esprit léger pourrait voir des contradictions insurmontables. L’historien observe, quant à lui, que le Discours de Ramsay pourrait, aux figures de style près, être sans doute contresigné par la plupart des maçons français d’aujourd’hui et qu’à leurs yeux les Obligations formulées par Anderson en 1723 n’ont rien perdu de leur actualité. Héritiers de la maçonnerie de la IIIe République, mais durement éprouvés par les blessures de la guerre, les maçons français ont adopté dès les années 1950 une attitude plus réservée à l’égard de la vie politique et sociale. Dans un pays où la République était désormais bien établie et où l’influence du catholicisme devait amorcer une chute irréversible dès le début des années 1960, la figure classique du maçon radical et anticlérical pouvait apparaître un peu désuète, sinon tout à fait décalée. Entre démarche initiatique personnelle et engagement citoyen, la maçonnerie française pouvait travailler à se composer un nouveau visage. Plus discrète que dans les décennies passées, désormais plus souvent préoccupée par une démarche intérieure, si elle déplore d’être encore l’un des « marronniers » favoris des hebdomadaires – l’un de ces sujets rebattus sur lesquels le même dossier de presse, souvent approximatif et lacunaire, est régulièrement publié –, la maçonnerie n’a cependant pas renoncé, dans des circonstances choisies, à proclamer ses valeurs. A la différence de la maçonnerie anglo-saxonne, en grave déclin, la maçonnerie française voit aujourd’hui affluer vers elle des femmes et des hommes jeunes et engagés dans la vie sociale, mais aussi des couches sociales nouvelles, comme celles des générations récentes issues de l’immigration, auprès desquelles elle peut jouer un rôle précieux d’intégration républicaine. Toutes et tous lui apportent les interrogations et les attentes de leur temps : un espoir et une exigence. En juin 2001, neuf obédiences françaises – la Grande Loge nationale française demeurant pour l’instant à l’écart de ce mouvement – ont décidé de constituer entre elles un espace commun de dialogue, de travail et d’expression dénommé La Maçonnerie Française. C’est à ce titre que, quelques mois plus tard, ses neuf grands maîtres et grandes maîtresses furent pour la première fois reçus ensemble par le président de la République. Cette initiative marque à l’évidence une étape nouvelle des relations maçonniques françaises. Laisse-t-elle présager, après des décennies de querelles incessantes et de rivalités assez vaines, une organisation apaisée de la franc-maçonnerie en France ? Seul l’avenir le dira. La création conjointe de l’Institut maçonnique de France, ayant pour but de promouvoir l’image culturelle de la maçonnerie française, à travers son histoire et sa diversité vécue, pourrait toutefois en être le premier signe. C’est également de manière consensuelle qu’a été fondé, à la fin de l’année 2002, l’Ordre maçonnique de La Fayette, destiné à distinguer, au nom de la maçonnerie française tout entière, les maçons étrangers ayant personnellement contribué, à travers le monde, à l’illustration des valeurs fondamentales de l’institution. C’est enfin dans l’union que la maçonnerie française célèbre, en 2003, son 275e anniversaire. Au moment où l’évolution de notre monde pose à la maçonnerie de nombreux problèmes éthiques, alors qu’elle-même, sur le plan international, est en proie à des révisions profondes et qu’à la construction de l’Europe politique peut répondre un authentique « espace maçonnique européen », nombre de maçons français mesurent l’importance des enjeux. Leur motivation semble réelle et sincère, mais c’est à eux-mêmes qu’il appartiendra d’éloigner, s’ils le veulent, les démons de la discorde qui dans le passé ont si souvent hanté leurs temples et fait les délices des historiens…